Sujet du contrat social est l’unique, le seul, l’unité numérique, l’entier absolu qui n’a de rapports qu’à lui-même. Par son imagination il se double dans les termes d’une fraction, dont le numérateur c’est lui, en tant qu’individu, et le dénominateur c’est toujours lui, en tant que partie d’un collectif. En même temps l’un, l’individu, se donne tout entier, sans réserves, à l’autre, le collectif, récupérant ainsi son unité. Le contrat social, en réalité, représente le suicide de l’unique. Avec tout ce que d’absurde y a-t-il dans cet acte. Car l’affirmation du sujet se concrète dans sa négation. Il se réalise en s’annulant. Mais ainsi le peuple, ce corps collectif, « reçoit son unité, con moi commun, sa vie et sa volonté » (C.S., III, 361), et parallèlement « chacun s’unissant aux autres n’obéit pourtant qu’à lui même et reste aussi libre qu’auparavant » (C.S., III, 360).
Voilà deux expressions sur lesquelles on pourrait conclure le discours.
D’une part l’acte qui donne au peuple son unité, son moi commun, sa vie, sa volonté et dont Rousseau souligne la nature particulière et propre à lui seul. Il s’agit d’un acte d’imagination. Un acte subjectif, donc, de nature psychologique. Un acte de suggestion, ou plutôt, d’autosuggestion. Le contrat social, en effet, n’est pas destiné à modifier les conditions réelles de l’existence de l’homme et en particulier ses rapports avec les autres. Mais plutôt il est destiné à transformer l’image que l’unique se fait des autres et, par conséquent, à provoquer une métamorphose de ses rapports avec eux. Rousseau est tout à fait cohérent avec le « principe » de sa science de l’homme lorsqu’il écrit à Christophe de Beaumont : « J’ai pénétré le secret des gouvernements et je l’ai révélé aux peuples, non pas afin qu’ils secouassent le joug, ce qui ne leur est pas possible, mais afin qu’ils redevinssent hommes dans leur esclavage.. Quiconque ne reconnaît que les lois de la vertu et celles de la nécessité n’est plus asservi aux hommes. Celui seul sait être libre et bon dans les fers » (L.B., IV, 1019). Objectivement les « fers » restent, mais, par le contrat social, le sujet se libère. Et il peut même arriver qu’il soit « forcé d’être libre » par la contrainte des autres (C.S., III, 364). Car les autres, dont il est environné et par lesquels il est contraint, n’ont pas pour lui une présence réelle, puisqu’ils ne sont que les créatures de son imagination, et dans ces créatures, par un acte d’autosuggestion, il s’est identifié. En s’annulant en eux, il s’est réalisé. C’est le jeu de la machine politique « qui rend légitimes, raisonnables et sans danger des engagements qui, sans cela, seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus » (E., IV, 841). On pourrai sortir de l’œuvre de Rousseau toute une série de variations sur ce thème. Je n’en rappellerais qu’une seule. Voir l’analogie manifeste entre Wolmar, le précepteur d’Emile, et le Législateur du Contrat social, mais aussi du Discours sur l’économie politique. Analogie dans la conduite des hommes, élèves et citoyens, par « la main cachée du jardinier, telle que symboliquement est peinte dans une lettre célèbre de la Nouvelle Eloïse (N.E., II, 470-488). Toute arts du maître consiste dans cacher le gêne de la contrainte « soue le voile du plaisir ou de l’intérêt, en sorte que les élèves pensent vouloir tout ce qu’on les oblige de faire » (N.E., II, 453). En effet, recommande Rousseau aux éducateurs, que l’élève « croie être le maître et que ce soit toujours vous que le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Ce pauvre enfant, qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n’est-t-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas par rapport à lui de tout ce qui l’environne ? .. Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n’est-t-il pas dans vos mains sans qu’il le sache ? Sans doute il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse » (E., IV, 362-363). Pas un mot à ajouter !
D’autre part, on retrouve la même structure logique dans l’action du Législateur. Car « s’il est bon de savoir employer les hommes tels qu’ils sont, il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu’on a besoin qu’ils soient ; l’autorité la plus absolue est celle qui pénètre jusqu’à l’intérieur de l’homme, et ne s’exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est certain que les peuples sont à la longue ce que le gouvernement les fait être » (D.E., III, 251 ; C., I, 404). Et tout ça arrive au moyen de l’action du Législateur, le véritable démiurge du contrat social. « Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être .. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui.. En sorte que si chaque citoyen n’est rien, ne peut rien, que par tous les autres, .. on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle puisse attendre » (C.S., III, 381-382). Là aussi il n’y a pas grande chose à dire: si non rappeler la nature indirecte de l’action du Législateur. Car, comme on a déjà vu, le véritable sujet du contrat social est chaque homme en tant qu’unique. En effet, tout résulte évident de la façon de procéder du Législateur dans son action démiurgique. « Former des citoyens n’est pas l’affaire d’un jour ; et pour les avoir hommes, il faut les instruire enfants ». Il faut les exercer « assez-tôt à ne jamais regarder leur individu, que par les relations avec le corps de l’Etat, et à n’apercevoir, pour ainsi dire, leur propre existence que comme une partie de la sienne. Ils pourront parvenir enfin à d’identifier en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie, à l’aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n’à que pour soi-même » (D.E., III, 259).
La main cachée du Législateur est la même du Précepteur. L’un et l’autre par une espèce de persuasion occulte arrivent à un réflexe conditionné. Qu’est ce que, en effet, la « liberté qu’auparavant », livrée à l’homme par ce jeu de la machine politique ? C’est « le joug que la nature impose à l’homme, le pesant joug de la nécessité soues lequel il faut que tout être fini ploie » (E., IV, 320). On peut mieux comprendre ce véritable coup de théâtre, que Rousseau réserve a son lecteur, aussi qu’il l’a réservé au Marquis de Mirabeau, si l’on se souvient de deux sorte de dépendance, dont il a parlé dans l’Emile, mais aussi dans ses Discours et dans le Contrat social. « Celle des choses qui est de la nature ; celle des hommes qui est de la société » (E., IV, 311).
Or la dépendance des choses, ayant les stigmates de la nécessité, n’engendre dans l’homme d’autre « passion que la douleur ou la joie d’un bon ou d’un mauvais succès » (D.O., III, 290). Les coups qu’elle lui donne ont beau blesser sa personne, pas un n’arrive jusqu’à son cœur, puisqu’elle ne touche pas sa liberté, en tant qu’équilibre entre volonté e puissance. La dépendance des hommes, venant du décalage entre puissance et volonté, créé par l’imagination, engendre toutes les misères, les malheurs et les vices. « C’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement » (E., IV, 311). C’est par elle que tous les hommes ont été « forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres » (D.S., III, 80). Or le contrat social, dont la « démocratie austère » et le « despotisme arbitraire » sont les deux possibilités opposées mais pas du tout contraires, ayant rempli le fossé entre désirs et facultés, ayant ajouté à la force de la contrainte celle de la volonté, ayant donné aux lois des nations l’inflexibilité de celles de la nature, transforme la dépendance des hommes en dépendance des choses. Et le citoyen, s’identifiant avec l’Etat, parvient ainsi « à l’aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n’a que pour soi même » (D.E., III, 259).
On est revenu à l’amour de soi. À la fin on est au début. Et le jeu recommence.. Ce jeu absurde de l’unique, des autres et de la machine politique.
« On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur ». Lucide et amer le chanteur du Mythe de Sisyphe, Albert Camus, dépeint, à l’état pur, le mal de l’esprit qui tenaille la conscience de l’homme contemporain. Les convulsions logiques et psychologiques de Rousseau évoquent le tourment du héros mythique, condamné à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombe par son propre pois. Et on revient, par le souvenir, aux rêveries du promeneur solitaire, qui, enfoncé dans les anfractuosités de la montagne, dans un réduit de barrières impénétrables, entends peu loin de lui un certain cliquetis, qu’il croit reconnaître. Il l’écoute et, surpris, il se lève. Il perce à travers un fourré de broussaille et dans un combe, « à vingt pas du lieu même ou il se croyait seul, il aperçoit une manufacture de bas » (R., I, 1071).
