En effet, le rapport entre l’unique et les autres, rapport inéluctable car, il ne faut pas l’oublier, l’unique est l’hypothèse donnée par Rousseau « pour bien juger de notre état présent » (D.O., III, 123), ce rapport révèle l’absurdité de la condition existentielle de l’individu. Lorsqu’il vit en lui-même, il est libre, transparent, heureux, mais il ne le sait pas, il n’en a la conscience. Lorsque ses capacités virtuelles se développent et qu’il en prend conscience, il se retrouve esclave, opaque, malheureux. Or cet esclavage, cette opacité, ce malheur, il les expérimente par rapport aux autres, les créatures de son imagination. Car il expérimente que tout effort de se libérer des autres au moyen de l’action est condamné à l’échec, puisque ce n’est qu’avec des fantômes qu’il à de rapports. Et on ne peut pas se libérer véritablement de ce qu’on n’à donné que par hypothèse. Si jamais il y avait une possibilité de sortir de cette impasse, il faudra la chercher dans le jeu de l’absurde par les mécanismes de l’imagination.
Voilà donc l’unique s’engager dans le « jeu de la machine politique .. qui seule rend légitimes, raisonnables et sans danger des engagements qui sans celle seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus » (E., IV, 841).
Le jeu de la machine politique. « Voici ..le grand problème en politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie et a celui des longitudes en astronomie : Trouver une forme de gouvernement qui met la loi au-dessus de l’homme. Si cette forme est trouvable, cherchons-la et tâchons de l’établir.. ; si malheureusement cette forme n’est pas trouvable, et j’avoue ingénument que je crois qu’elle ne l’est pas, mon avis est qu’il faut passer à l’autre extrémité, et mettre tout d’un coup l’homme autant au-dessus de la loi qu’il peut l’être, par conséquent établir le despotisme arbitraire, et le plus arbitraire qu’il est possible ; je voudrais que le despote fût dieu. En un mot, je ne vois point de milieu supportable entre la plus austère démocratie et le hobbisme le plus parfait : car le conflit des hommes et des lois, qui met dans l’Etat une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les états politiques ». Ainsi écrit-il, Jean Jacques Rousseau, en répondant au Marquis de Mirabeau, le 26 juillet 1767.
Laissons d’un côté, pour l’instant, ce parallèle entre « démocratie austère » et « despotisme arbitraire ». Qui présente toutefois les caractères étranges de l’opposition la plus extrême mais aussi de l’identité la plus parfaite par rapport au but de l’opération politique, c’est-à-dire le dépassement du conflit des hommes et des lois. Pour concentrer notre attention, justement, sur les termes du problème politique ou plutôt sur la façon dans laquelle Rousseau le pose-t-il.
Il s’agit, au moins apparemment, de la juxtaposition de deux possibilités. Le préambule du premier livre du Contrat social est sans équivoques. « Je veux chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sure, en prenant les hommes tels qu’ils sont et les lois telles qu’elles peuvent être : je tâcherais d’allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées » (C.S., III, 351).
Voilà donc en face l’homme et la loi, l’intérêt et le droit, l’utilité et la justice. Et ce jeu de couples, auquel Rousseau veut donner de règles, est éclairé par le rapport qui existe entre la couple volonté-puissance. « Le seul qui fait sa volonté est celui qui n’a pas besoin pour la faire de mettre le bras d’un autre au bout des siens » (E., IV, 309). Proclame le précepteur d’Emile. Et on s’aperçoit que l’on est toujours enfoncé dans l’impasse du rapport entre l’unique et les autres. On est toujours impliqué dans l’opposition entre l’être et le paraître. En un mot, on est toujours dans le jeu de l’absurde. D’un côté la volonté, de l’autre la puissance ; d’un côté les désirs, de l’autre les facultés. Au milieu l’homme, déchiré. « L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut et fait ce qu’il lui plait » (E., IV, 309). Mais il est évident que ce n’est que dans l’état hypothétique de nature, lorsque l’homme est unique, que l’on peut rencontrer cet équilibre du pouvoir et du désir. Car dès que l’imagination s’est déclenchée, la disproportion des désirs et des facultés est devenue, comme on l’a déjà vu, la condition inéluctable de l’existence humaine ainsi que la source de toute misère et de tout malheur. « Ce qui fait la misère humaine est la contradiction qui se trouve entre notre état et nos désirs, entre nos devoirs et nos penchants, entre la nature et les institutions sociales, entre l’homme et le citoyen ; rendez l’homme un, vous le rendrez heureux autant qu’il peut l’être » (F.P., III, 510), s’exclame Rousseau ! Comment y arriver ? La réponse apparemment est double. En réalité elle n’a qu’un seul sens propre.
« Donnez-le tout entier à l’Etat, ou laissez-le tout entière a lui-même » (F.P., III, 510). Mais on est à ce point, justement, car l’homme n’est plus tout entier à lui-même, si jamais un jour il l’a été, étant donné que même pas le premier des hommes n’à été dans cette condition ! L’alternative, donc, n’existe vraiment pas. Il faut que l’homme soit donné tout entier à l’Etat. Et par le même procédé par lequel il a expérimenté son aliénation par rapports aux autres. « Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini ; ne pouvant élargir l’un, rétrécissons l’autre » (E., IV, 305). C’est donc, une fois de plus, par l’imagination que l’unique, qui par l’imagination a crée les autres, essaye de s’émanciper de leurs conditionnements. L’analyse de la structure du contrat social nous donnera les dernières indications utiles. « Le pacte social est d’une nature particulière et propre à lui seul, en ce que le peuple ne contracte qu’avec lui-même, c’est-à-dire le peuple en corps comme souverain avec les particuliers comme sujets » (E., IV, 41). À première vue la formule paraît-elle accréditer l’impression que le sujet du contrat soit le peuple. Mais on connaît très bien les arguments avec lesquels Rousseau s’est opposé aux grands maîtres de la pensée politique moderne tels que Hobbes, Locke, Pufendorf, etc., et à leurs théories du pacte de soumission du peuple au souverain. En niant l’existence d’un peuple et d’un souverain avant le contrat social, il a exclu la possibilité d’un acte d’aliénation de la part du peuple en faveur de qui que ce soit. En effet, le peuple, qui est « un corps moral et collectif » (C.S., III, 361), est le produit de cet acte d’association ; autres en sont donc les sujets. Et par déduction, selon les règles de la science de l’homme, établies par Rousseau, on voit bientôt qu’un seul peut être le sujet de ce pacte, ce qui en donne la « nature particulière et propre à lui seul ». C’est-à-dire, l’unique. « Chaque individu contractant, pour ainsi dire, avec lui-même, se trouve engagé sous un double rapport : savoir comme membre du souverain envers les particuliers et comme membre de l’Etat envers le souverain ». Cette définition du contrat social est si précisément calibrée que Rousseau la reproduit dans l’Emile (E., IV, 840) et dans le Contrat social (C.S., III, 362). Sans rien y changer. Car rien ne pourrait y être changé.
