On a parlé, jusqu’ici, des autres choses. Et les autres hommes ? En parler nous permettra de mieux saisir l’instrument par lequel l’unique bâti son monde. Mon interlocuteur imaginaire sourit. Il m’attendait là, car même en admettant, sans rien concéder, la structure hypothétique de la science de l’homme, il fallait reconnaître deux « principes ». Rousseau dans la Préface du Discours sur l’inégalité, dit, textuel : «J’y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous mêmes, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables » (D.O., III, 125-126). Amour de soi, donc, mais aussi pitié. Et qu’est ce que la pitié si non une façon de reconnaître l’existence de quelqu’un hors de nous ? De reconnaître, objectivement, la présence des autres auprès et au même temps que l’unique (qui, ainsi, ne serait plus véritablement l’unique) ? Il faut lire attentivement le texte du Discours sur l’inégalité. La pitié est une disposition qui « adoucit » l’homme de l’état de nature car le met « à la place de celui qui souffre » (D.O., III, 155). « En effet la commisération sera autant plus énergique que l’animal spectateur s’identifiera plus intimement avec l’animal souffrant » (D.O., III, 155). Et dans l’Essai sur l’origine des langues Rousseau précise : « Nous ne souffrons qu’autant que nous jugions qu’il (c’est-à-dire l’autre) souffre ; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons » (E.L., 196). Mais comment peut-il arriver à l’unique de souffrir, pas en lui même mais dans les autres ? Comment peut-il s’identifier avec le souffrant ? Comment peut-il se mettre à la place de celui qui souffre ? Rousseau n’a pas de doute, par l’imagination. « La pitié, bien que naturelle au cœur de l’homme, reste éternellement inactive sans l’imagination que la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié ? En nous transportant hors de nous mêmes ; en nous identifiant avec l’être souffrant. Nous ne souffrons qu’autant que nous jugions qu’il souffre.. » (E.L., 196). Il est clair alors que la souffrance, qui meut à pitié l’unique, n’est pas proprement aux autres, si non par la médiation de l’unique. C’est donc l’unique qui, par son imagination, crée les autres; c’est lui qui en juge la souffrance et qui souffre dans eux. « Celui qui n’imagine rien ne sent que lui même ; il est seul au milieu du genre humain » (E.L., 196).
On est étourdi par la masse et la variété des allusions à ce sujet que l’on trouve le long des pages de Rousseau. Lisons au hasard dans l’Emile. « Ce sont les chimères qui ornent les objets réels, et si l’imagination n’ajoute un charme à ce qui nous frappe, le stérile plaisir qu’on y prend se borne à l’organe, et laisse toujours le cœur froid » (E., IV, 418). Et encore. « L’image du plaisir nous environne » (E., IV, 418). Lisons aussi le deuxième dialogue de Rousseau juge de Jean Jacques. « Tel est en nous l’empire de l’imagination et telle en est l’influence que d’elle naissent non seulement les vertus et les vices, mais les biens et les maux de la vie humaine et que c’est principalement la manière dont on s’y livre qui rend les hommes bons ou méchants, heureux ou malheureux ici bas » (D., I, 815-816).
Par l’imagination l’unique a crée son monde, il l’a peuplé du genre humain (cette multitude de soi dans lesquels il se reconnaît). Ce monde deviendra son empire mais aussi sa cage. En effet les « obstacles » stimulent ses capacités mais celles-ce multiplient les besoins. « Des années stériles, des hivers longs et rudes, des étés brûlants qui consument tout » exigent de l’unique « une nouvelle industrie » (D.O., III, 165), mais « sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, l’imagination, la plus active de toutes, s’éveille et les devance.. étend la mesure des possibles, soit en bien soit en mal et par conséquent excite et nourrit les désirs par l’espoir de les satisfaire. Mais l’objet qui paraissait d’abord sous la main fuit plus vite qu’on ne peut le poursuivre ; et quand on croit l’atteindre il se transforme et se montre loin devant.. Ne voyant plus le pays parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s’agrandit, s’étends sans cesse ; aussi l’on s’épuise sans arriver au terme et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s’éloigne de nous » (E., IV, 304). Le charme de la poésie de Rousseau est enivrant, mais il faut aller jusqu’au bout du chemin que nous avons découvert au cœur de la forêt de ses réflexions. On arrive ainsi à percevoir la structure logique de cet empire qui est une cage, de ce progrès qui est une décadence. Les désirs artificiels de l’imagination poussent l’unique, qui par l’amour de soi jouissait des choses sans les apercevoir, au-delà de l’obstacle, en lui faisant entrevoir d’autres objets de plaisir. Mais, a ce moment là, l’obstacle devient son seul, véritable, intérêt. Il s’occupe plus de l’obstacle « pour l’écarter que de l’objet pour l’atteindre.. et voilà comment l’amour de soi, qui est un sentiment bon et absolu, devient amour-propre ; c’est-à-dire, un sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative, et qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien, mais seulement par le mal d’autrui » (D., I, 669).
En effet ce qui touche l’unique, en tant que tel, c’est-à-dire unique, est la présence de l’autre, qui le conditionne et qui met en jeu son unicité, c’est-à-dire ce qui lui est propre.. On n’arrive pas à comprendre l’acharnement avec lequel l’unique poursuit le domaine du monde, soit manipulant les choses, soit asservant les personnes, si on ne ressent pas le danger vital que les autres représentent pour lui. Et au même temps on n’arrive pas à comprendre le sens intime de ce domaine si on se borne aux aspects extérieurs et si on ne voit pas au delà de l’objet immédiat sa véritable raison : la négation des autres. Le rapport entre l’unique et les autres est un véritable combat, qui ne peut se conclure qu’avec un seul vainqueur. Rousseau, toujours très efficace dans l’évocation des expériences, nous en propose toute une série. Nous n’en prendrons que deux : la jalousie et la propriété. « dans la plus part des liaisons de galanterie, l’amant hait bien plus ses rivaux qu’il n’aime sa maîtresse ; s’il craint de n’être pas seul écouté c’est l’effet de cet amour-propre, et la vanité pâtit en lui plus que l’amour » (E., IV, 798). Mais ce n’est pas le cas d’Emile, réplique mon interlocuteur, « amoureux et jaloux il ne sera en colère ombrageux méfiant, mais délicat, sensible, craintif, il sera plus alarmé qu’irrité, il s’attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu’à menacer son rival, il l’écartera s’il peut comme un obstacle sans le haïr comme un ennemi ; s’il le fait ce ne sera pas pour l’audace de lui disputer un cœur auquel il prétend, mais pour le danger qu’il lui fait courir de le perdre » (E., IV, 798-799). Y a-t-il donc un « obstacle » qui n’est pas un « ennemi » ? Il faut lire le passage jusqu’à la fin. Emile, on lit, « ne s’offensera point sottement qu’on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite et que l’honneur est dans le succès, il redoublera de soins pour se rendre aimable et probablement il réussira » (E., IV, 799). Préférence, mérite, honneur ! On ne peut pas se tromper. C’est toujours l’amour-propre qui domine cette expérience. Il ne pouvait pas être autrement. Et le succès qu’Emile recherche n’est certainement pas sur sa maîtresse mais, devant elle, sur le rival, son véritable ennemi. En effet, Sophie, en ce cas, n’est que le juge du combat. Irritant l’amour d’Emile par quelques alarmes, elle « saura bien les régler, l’en dédommager, et les concurrents qui n’étaient soufferts que pour les mettre à l’épreuve ne tarderont pas d’être écartes » (E., IV, 799).
Quant à la propriété la structure du rapport est encore plus transparente. Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : « Ceci est à moi », est le même que nous avons déjà vu « se rassint sous une chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui fournit le repas » (D.O., III, 135). Il est le même pour lequel le seuls biens dans l’univers « sont la nourriture, une femelle et le repos : les seuls maux .. la douleur et la faim » (D.O., III, 143). A qui donc parlait-il, l’unique, ce jour malheureux ? Pas aux chênes, pas aux ruisseaux, pas à la femelle, qu’il ne reconnaissait pas, une fois le besoin satisfait. Le pieux et le fossé étaient là pour empêcher aux autres le passage, pour les exclure de la jouissance de ce bien, pour nier les autres au moins sur ce terrain.
Une condition ultérieure toutefois affleure du profonde ces expériences. Ce n’est qu’en apparence que l’unique, propriétaire ou amant, a gagné le combat. Auparavant libre et indépendant, le voilà, par une multitude de besoins, esclave de ses créatures, des autres, même s’il en est devenu le maître. « Riche, il a besoin de leur services ; pauvre, il a besoin de leurs secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d’eux » (D .O., III, 174-175). « Je ne suis plus à moi .., mon âme aliénée est toute en toi », écrit Saint-Preux à Julie (N.E., II, 101). Et encore : « C’est bien toi qui fait ma vie et mon être » (N.E., II, 149). Cet homme, l’homme de l’homme, l’homme d’aujourd’hui, « toujours actif, sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses ; il travaille jusqu’à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l’immortalité. Il fait sa cour aux grandes qu’il hait et aux riches qu’il méprise ; il n’épargne rien pour obtenir l’honneur de les servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection, et près de son esclavage il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager » (D.O., III, 192). Tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué ; honneur, amitié, vertu ; demandant toujours aux autres ce qu’il est, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de politesse et de maximes sublimes, l’unique n’à qu’un extérieur trompeur et frivole, « de l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, du plaisir sans bonheur » (D.O., III, 193). Un maître qui est un esclave (E., IV, 308) ; un riche qui est débiteur ; un amour qui aliène ; un défaut qui donne plaisir ; un sujet sans conscience et une conscience sans sujet. Un être qui n’apparaît pas et un paraître qui n’est pas. On est dan le jeu de l’absurde. L’absurde est le domaine de l’unique. Voilà fixé le deuxième point utile à notre sujet.
